L’écrivain Pierre Madelin nous livre ici sa vision crue et sans concession de l’encyclique du Pape François par le prisme de son engagement écologique.  

Sans mauvais jeu de mot, commençons par remarquer qu’il s’agit d’un texte d’une simplicité évangélique, tout à fait abordable, et pourtant extrêmement subtil et exhaustif. Il y aurait beaucoup à dire de cette remarquable encyclique mais je n’en aborderai que quelques points. Avec une grande cohérence, le pape parvient à associer en un même élan une théologie de la nature d’une grande beauté (« Le sol, l’eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu »), une écologie que l’on pourrait dire profonde dans la mesure où elle reconnait la valeur intrinsèque de la Création et des créatures. Il s’en prend ensuite explicitement à l’anthropocentrisme et en appelle à une réforme non seulement technico-économique mais aussi morale. Et évoque enfin une écologie sociale et politique directement inspirée par la théologie de la libération, et sa fameuse « option préférentielle pour les pauvres ». 

François insiste en effet beaucoup sur le sort des pauvres – « la détresse des pauvres et la détresse de la terre sont une seule et même détresse », nous dit-il en substance – et il ne cesse de mettre l’accent tout au long de son livre sur le lien entre inégalités écologiques et inégalités économiques (« Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres »). L’encyclique papale n’ayant pas pour vocation de provoquer une polémique mais plutôt de susciter un consensus, le pape n’emploie jamais des termes comme « capitalisme » ou « socialisme ».

Pourtant, il est évident que sa critique de la technoscience, du consumérisme, de la réduction de la nature au statut de ressource et de l’idée d’un progrès matériel indéfini équivalent à une critique du capitalisme, et plus fondamentalement de l’imaginaire de domination rationnelle du monde qui est au cœur de celui-ci. De même, l’insistance du pape sur les inégalités et sur les problématiques sociales – voir les excellentes pages qu’il consacre à la migration, au travail, à la privatisation des ressources et des espaces, à la destruction de la paysannerie – ouvrent clairement la voie d’un éco-socialisme chrétien. 

Même si le rapprochement peut sembler incongru, le concept « d’écologie intégrale » mobilisé tout au long de l’encyclique m’a beaucoup fait penser aux « trois écologies » de Felix Guattari, qui distinguait une écologie environnementale, une écologie sociale et une écologie mentale. Il constatait que la logique du capital les détruisait toutes trois, s’attaquant de façon indifférenciée à la nature non-humaine en dehors de nous, au « socius » et à la psyché individuelle. Or le texte papal ne cesse d’attirer notre attention non seulement sur les ravages environnementaux, mais également sur les ravages sociaux et psychiques de notre modèle de civilisation actuel. Il ne cesse de souligner que l’écologie ne saurait se réduire au souci et à la préservation de la nature, et que protéger cette dernière, c’est également « protéger l’homme de sa propre destruction », tant au niveau individuel qu’au niveau collectif.

Intégrale, l’écologie du pape François l’est également par son intérêt marqué pour les problématiques urbaines ; si l’écologie ne peut être réduite au souci du monde non-humain mais doit plutôt être comprise en sons sens étymologique, comme la logique et le souci des lieux que nous habitons, alors il nous faut non seulement prendre soin de cet « habitat biosphérique et écologique » dont nous héritons et qui nous a donné naissance, mais également de cet habitat rural et urbain que nous avons façonné et bâti, auquel nous avons donné naissance.

Précisons également, à l’adresse de tous ceux qui sont incapables de sortir du sommeil de leur athéisme dogmatique, que François ne remet jamais en cause le principe de la laïcité, que son texte s’adresse à tous les habitants de notre « maison commune », la Terre, et qu’il ne propose pas d’instaurer une « théocratie écologique » sous prétexte que le christianisme serait porteur d’une vision écologique du monde… 

La sacralité du cosmos

D’un point de vue historique, le rapport du christianisme à la nature est ambivalent. Pour ma part, je continue à penser que le christianisme a joué un rôle dans la « désacralisation du cosmos » et dans la « genèse intellectuelle » de la crise écologique. De même que l’imaginaire de domination rationnelle du monde, qui est au cœur du capitalisme, est à biens des égards une version sécularisée du fameux texte de la Genèse : « Dieu bénit Noé et ses fils et il leur dit : soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la Terre. Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la Terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout ce dont la terre fourmille et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains». Par ailleurs, le christianisme est essentiellement une religion de l’intériorité, et pour de nombreux penseurs chrétiens, la manifestation de Dieu dans le monde se limite à l’événement de l’Incarnation. 

Mais il existe également au sein du christianisme d’autres traditions, d’autres sensibilités davantage enclines à reconnaitre la sacralité du cosmos, présentant le « monde comme un livre écrit par la main de Dieu » et la nature comme une manifestation théophanique de la divinité. C’est sur celles-ci que le pape François s’appuie lorsqu’il dit que « Dieu a écrit un beau livre dont les lettres sont représentées par la multitude des créatures présentes dans l’univers », lorsqu’il affirme que « le sol, l’eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu » ou que « la nature est une révélation continue du divin ».

Enfin, la fameuse critique paulinienne de l’ « idolâtrie de l’argent », que les théologiens de la libération, dont s’inspire François, ont associé à la critique marxienne du « fétichisme de la marchandise », montre bien que l’esprit du capitalisme et l’esprit du christianisme ne peuvent être purement et simplement confondus, et qu’il n’est pas possible de réduire la religion chrétienne à une religion écocide. 

Il convient donc de saluer l’encyclique du Pape François, qui montre après Saint François d’Assise, Simone Weil, Wendell Berry, Leonardo Boff et tant d’autres que le christianisme peut également être mobilisé au service d’une vision écologique du monde. Venant du chef spirituel d’une institution qui réunit plus d’un milliard de fidèles, on ne saurait s’en plaindre, et il faut évidemment espérer que cette « conversion écologique » de l’Eglise se traduira en initiatives concrètes de la part des croyants.